À tous les jeunes de ce monde qui brillent de leur originalité.
À toi qui te reconnaitras surement dans ses lignes, et dont l’histoire n’est pas souvent racontée.

Préface – Crie ton art !

Florence François
Co-présidente (2013-2014) d’Arc-en-ciel d’Afrique
C’est un cri de ralliement, des personnalités qui s’affirment, un cri identitaire, une déclaration d’amour, un cri vital, des prises de position, un cri en porte-voix, des histoires d’amour qui se partagent, un cri qui marque, des déchirements, un cri à écouter. Ils ont entre 16 et 30 ans, ils s’inspirent de leurs réalités, celles de jeunes LGBTQ (Lesbiennes, Gais, Bisexuel(les), Transgenres, Transexuel(les) et Queers) issus ou liés aux communautés ethnoculturelles. Tous cherchent à prendre leur place, à être eux-mêmes.
Chercher à se définir au sein d’une société quand on vit à l’intersection de plusieurs communautés n’est pas simple. Laquelle choisir? La société de son pays d’origine, celle de son pays d’adoption, celle du pays de ses parents, celle du pays où l’on est né ou une autre société, n’importe laquelle? Et au sein de ces sociétés où la discrimination n’est pas un principe complémentaire, mais bien multiplié, comment vivre sa différence sexuelle ou de genre? Je n’ai pas de réponses simples et trop peu d’éléments de référence pour y répondre. Et ce n’est pas ce qui compte pour l’instant. L’important est d’entendre ces jeunes y répondre et de les écouter. La question leur est trop peu souvent posée.
Dans un kaléidoscope de couleurs, d’images, d’idées et de voix, Arc-en-ciel d’Afrique leur a demandé d’illustrer, d’imager ou d’écrire leurs réalités. Et ils ont répondu nombreux avec ce besoin criant de s’exprimer. Ils nous révèlent dans ce recueil des parcelles de leurs identités inscrites au cœur de leur art : la photographie, le dessin, la peinture, la poésie ou la prose.
Ils s’expriment avec talent, émotion et sincérité et nous avons envie de vous faire entendre ces cris.
Crie ton art est entre vos mains, maintenant, tendez l’oreille.

Ni noir, ni blanc

Patricia
Un jour en surfant sur le net, je suis tombée sur ce dessin qui m’a ouvert les yeux et m’a permis de mieux me comprendre, de comprendre que l’identité de genre, l’expression de genre et l’orientation sexuelle ne devaient pas obligatoirement correspondre à notre sexe ou aux attentes de la société. J’ai absolument voulu refaire ce schéma et le partager avec TOI au cas où tu aurais aussi des questions.
Sur ce schéma, où te retrouves-tu ? Plus à droite ? Plus à gauche ? Au milieu ? Partout ou nullepart ? Bref, ça peut paraitre très compliqué tout ça. L’important c’est d’être toi-même et d’aimer la personne que tu es, car nous sommes tous parfaits comme nous sommes.
C’est comment toi tu te perçois et que tu interprètes les signaux que t’envoient ton corps.
Basée sur le sexe et l’identité de genre des personnes qui t’attirent physiquement, spirituellement et émotionnellement.
Il se réfère à des attributs mesurables par exemple : chromosomes, organes génitaux, taux d’hormones, etc.
C’est comment tu exprimes ton genre. Par exemple, soit dans ton habillement, ta manière d’agir et d’interagir avec les autres.

Conversation intime

Adel Essadam
Mon nom? Eh bien, il n’a pas d’importance. Mon âge? Eh bien, disons simplement que je suis un jeune homme. Mon histoire? Eh bien, c’est celle d’une personne qui se cherche et qui doit faire face à ses démons.
Cela fait bientôt deux ans que je connais Danny. Il est mon meilleur ami et mon confident. Je l’ai rencontré dans un de mes cours et depuis nous sommes inséparables. Au début, nous nous parlions seulement à l’école. Petit à petit, nous avons commencé à nous voir en dehors de l’établissement scolaire et très rapidement nous sommes devenus proches, très proches. Nous passions nos fins de semaine et nos vacances ensemble. Au bout de quelques mois, j’ai commencé à ressentir quelque chose d’étrange, une sorte d’attirance qui allait au-delà de la simple amitié envers Danny, mais je l’ai très vite refoulée. Quelques semaines plus tard, cette sensation est revenue me hanter. Je ne pensais plus qu’à son sourire. Il occupait la moindre de mes pensées. C’est à ce moment-là que j’ai compris : j’étais amoureux. Il ne fallait pas qu’il le sache, personne ne devait le savoir.
Deux semaines après ma découverte, Danny m’a invité à venir chez lui pour souper avec sa famille. Il voulait me présenter à ses parents qui souhaitent connaître le meilleur ami dont Danny ne cessait de leur parler. Après le souper, Danny m’a pris à part et ce soir-là, il me l’a dit :
« Je t’aime »
Trois mots si simples et qui pourtant veulent tout dire. Ces mots n’ont ni sexe, ni origine, ni préjugés. Ils sont uniquement la représentation de ce sentiment pur et atemporel qui réside en chacun de nous et qui n’attend rien d’autre que d’être dit et surtout d’être ressenti. Ce soir-là, je les ai ressentis et je les ai laissés envahir mon âme. Et soudain me voilà allongé sur lui, le laissant découvrir chaque parcelle de mon corps et de mon être.
Adel Essadam

Conversation intime

Suite

À la fin de cette soirée, je décide de rentrer chez moi. Je m’allonge sur mon lit et je me remémore la soirée en boucle; le corps de Danny contre le mien, ses lèvres sur les miennes et son regard plongé dans le mien. Je n’arrête pas de sourire en pensant à lui, mais je sens une petite voix intérieure qui murmure. Elle est loin et je l’entends à peine. Je la laisse de côté et je m’endors. Cette petite voix se rapproche, une silhouette se dessine, je la vois maintenant nettement, c’est moi. Enfin, « ce moi » a mon apparence, mais il semble plus aigri, plus triste. Nous commençons à nous parler :
Lui : Tu ne peux pas être gai.
Moi : Mais je le suis.
Lui : Non, tu ne l’es pas.
Moi : Qui suis-je alors?
Lui : Un homme qui aime les femmes.
Moi : Mais ce n’est pas vrai.
Lui : Si ça l’est.
Moi : Pourquoi refuses-tu de me laisser être qui je suis ?
Lui : Parce que tu dois être qui tu dois être et non qui tu veux être.
Moi : Je ne pourrai pas.
Lui : Il le faudra bien pourtant. Personne ne t’acceptera comme tu es.
Moi : Pourquoi?
Lui : Parce que ta famille a ses règles et que tu ne peux pas être gai. Ça ne fait pas partie de ta culture et ils te rejetteront. Tes amis aussi te rejetteront, même la société te rejettera.
Moi : Pourquoi ma famille ne pourrait-elle pas simplement m’aimer ou m’accepter pour qui je suis?
Lui : Parce qu’on ne peut pas être qui l’on veut. Il faut se conformer, rentrer dans le moule et suivre les règles.
Moi : Je refuse. À quoi bon être aimé et accepté pour ce que je ne suis pas? À quoi bon sourire quand au fond de moi je pleure? À quoi bon vivre dans le mensonge et souffrir chaque jour?
Lui : Tu dois le faire. C’est ce qu’on attend de toi.
Moi : Je n’ai qu’une vie et si je la passe à faire semblant d’être ce que je ne suis pas, c’est comme si je la gaspillais.
Je me réveille en larmes, alors je prends mon journal et j’écris :
Les jours s’écoulent. Je vois défiler le temps, le regardant courir, mais ne pouvant l’arrêter. J’avance seul dans un monde dénué de sens. Tout autour de moi semble avancer, mais je reste statique, stoïque, ne sachant que faire d’un monde si éphémère. D’un monde où règnent les illusions et où rien n’est vrai. Rien mis à part mon existence, je sais que j’existe, que je suis. Mais cela vaut-il la peine d’exister lorsque tout autour de nous n’est qu’illusoire, lorsque l’on avance dans le vide, vide que l’on remplit de nos craintes, de nos rêves et de nos pensées? On se convainc que la vie vaut la peine d’être vécue, on se fixe des objectifs, on se dit que si l’on se définit un lendemain, alors cela suffira à justifier un présent, présent qui sera notre passé rendant notre futur présent.
Mais finalement, nous ne faisons que courir sur une roue, la roue de la vie, roue que l’homme s’est créée et dont il n’arrive plus à se défaire. Alors, pour se rassurer et s’aider durant sa course infinie dans cette roue qui tourne sans fin, l’homme a tissé des liens avec ses semblables, des liens qui le rassurent, qui le terrifient, mais qui, en fin de compte, ne font que lui permettre de se distraire et de n’avoir point à réfléchir sur la véracité de la réalité dans laquelle il évolue et de laquelle il est prisonnier. Mais qu’arrive t-il à celui qui perd ces relations avec ses semblables, à celui qui décide de s’affirmer tel qu’il est et qui retire son masque, à celui qui perd ces ponts qui le rattachent à la société et qui l’éloignent peu à peu de toutes ces relations interhumaines qui le poussent à mentir et à être quelqu’un qu’il n’est pas? Devient-il plus libre, plus fort ou se perd-il encore plus dans l’infinité de ce monde illusoire?
Pour ma part, je ne saurais répondre. J’ai vécu des années durant dans ce monde, me berçant d’illusions et me raccrochant à tout ce que je pouvais. J’essayais en vain de donner un sens à tout ce qui m’arrivait, à tout ce que je vivais, ressentais et voyais, impuissant, ne pouvant rien faire mis à part vivre, non, survivre, me disant que demain sera un jour meilleur ou que du moins demain mon présent sera devenu mon passé, passé que je pourrai enterrer ou du moins refouler. Car, à quoi bon se raccrocher à son passé lorsqu’il n’apporte rien de plus que la tristesse, la douleur et un sentiment d’impuissance qu’il est difficile de combattre et de réduire à néant? Hier j’étais, aujourd’hui je suis et demain je serai. Voilà les quelques mots qui malgré leur simplicité suffisent à résumer ma vie.
Adel Essadam

Conversation intime

Suite

Je ferme mon journal. Je me lève, je descends les escaliers et je me prépare à déjeuner lorsque j’entends cogner à la porte. Je vais ouvrir, c’est Danny. Il s’avance vers moi et tente de m’embrasser. Je l’esquive et je lui tends la main, il la serre et je lui propose de rentrer. Mon père est assis dans le salon, il nous regarde, son journal à la main. Je lui présente Danny. Mon père lui tend la main, Danny la serre et ils se mettent à discuter :
Mon père : Alors, comme ça, tu es le meilleur ami à mon fils.
Danny : Il semblerait bien, monsieur.
Mon père : Eh bien, je suis content de te rencontrer enfin.
Danny : Moi aussi, monsieur.
Mon père : Mon fils ne m’a pas dit grand-chose à ton sujet, mis à part que vous êtes très proches.
Danny : Oui monsieur, nous le sommes en effet.
Mon père : Je suis content pour vous. On a toujours besoin d’avoir un véritable ami.
Danny : Eh bien nous sommes…
Je les interromps brusquement et je propose à Danny de monter dans ma chambre. Il me suit. Une fois dans ma chambre, nous devenons plus sérieux :
Danny : Est-ce que ton père sait pour toi, pour nous?
Moi : Non, il ne le sait pas et ça doit rester ainsi.
Danny : Pourquoi?
Moi : Parce qu’il ne comprendra pas.
Danny : Comment peux-tu en être si sûr?
Moi : Car, ma famille est une famille traditionnelle qui est très attachée à sa CULTURE et à ses valeurs.
Danny : Mais l’amour pour son enfant ne devrait-il pas être plus fort que tous ces rites sociaux?
Moi : Il devrait.
Danny : Tu devrais le lui dire. Nous n’avons qu’une vie. Penses-tu que cela vaille la peine de la vivre dans le mensonge?
Moi : Tu as raison, mais ce n’est pas aussi facile.
Danny : Je le sais bien.
Je regarde Danny et je lui tends mon journal. Il le prend et le lit :
« Chaque jour est un couteau de plus qui se plante dans mon âme et qui me vide peu à peu de cette joie, de ce bonheur d’enfant que j’avais tant de plaisir à exhiber. De ce bonheur si pur qui, avec le temps, a laissé sa place à un bonheur illusoire et éphémère dont le goût s’envole avant même que le plaisir qui s’en dégage n’ait pu atteindre mon âme. Mon sourire s’efface avant même d’avoir existé, et je sombre dans la tristesse et l’amertume. Chacune de mes pensées, chacune de mes réflexions n’est que le fruit de l’amertume dont mon âme est victime. Cette amertume qui empoisonne mon être et qui me condamne à vivre ma vie derrière un masque, affichant un sourire béat derrière lequel se cache un désarroi dont la splendeur me terrifie. »
Danny me regarde, il laisse échapper une larme, puis il me prend dans ses bras et me sourit. Son sourire me réjouit, mais ses larmes m’attristent et je laisse couler les miennes. Danny me répète qu’il m’aime et que quoi qu’il arrive, il sera là pour moi, pour m’aider à vivre ma vie sans masque, sans amertume.
Mon sourire revient, je lui prends la main et nous descendons les escaliers main dans la main. Mon père nous voit, il pleure. Je le regarde et je lui dis : « Je retire le masque ». Il sourit

Lesbiennes, Gais

Doc Sack
Lesbiennes, gais
Deux mots qui vous rebutent
Une sonorité qui vous semble inappropriée
Deux individus qui vous dégoûtent
Un couple heureux qui vous semble inaccoutumé
C’est une différence qui vous chiffonne
Un manque de banalité qui vous affole
Pour vous, c’est une erreur de la nature
« Simplement des enfants immatures »
Amour, liberté, intimité, tolérance…
Ce sont vos mots… Où est le sens?
Lesbiennes, gais
Deux personnes dont on se moque
Selon votre tradition trop bien ancrée
Deux êtres heureux, malheureusement reniés
Un mélange surprenant qui vous choque
C’est un amour que vous jugez malsain
Ils sont hors normes, d’une classe inopportune
Pour vous, c’est une maladie mentale
« Dérangés, ils doivent soigner leur mal »
Amour, liberté, intimité, tolérance…
Ce sont vos mots… Où est le sens?
Lesbiennes, gais
Deux mots et c’est catalogué
Une étiquette dure à supporter
Deux destins quasiment tracés
Un chemin tortueux assuré